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Le BAOPUZI - Nei Pian - Quelques courts extraits

Le Baopuzi est un ouvrage inclassable supposément écrit par un dénommé Bao Pu, mais dont les chapitres internes qui traitent du taoïsme sont attribués à Ge Hong (283-343), probablement écrit et révisé au début du IVème siècle. Dans les premiers extraits présentés ici, il résume en particulier les deux visions de l'humanité primitive qu'on retrouve tout au long de l'histoire chinoise et qui s'affrontent dès l'époque des Royaumes Combattants : un contradicteur défend ainsi une thèse naturaliste (selon Jean Lévi) et Bao Pu s'insurge contre cette vision...

Chapitre I

- "Il y a avait alors ni prince, ni vassal ; on creusait des puits pour boire et on labourait la terre pour se nourrir. On réglait sa vie sur le soleil [...] De gloire et d'infamie point. Nuls sentiers ni tranchées ne défiguraient les montagnes. Il n'existait ni braques ni ponts sur les cours d'eau. Les vallées ne communiquaient pas et personne ne songeait à s'emparer de territoires" Le monde était un paradis où "le phénix se posait dans les cours des maisons et les dragons s'ébattaient en troupeaux dans les parcs et les étangs [..] On pouvait marcher sur la queue des tigres et saisir dans ses mains des boas. Les mouettes ne s'envolaient pas quand on traversait les étangs ; les lièvres et les renards n'étaient pas saisis de frayeur quand on pénétrait dans la forêt. Malheurs et troubles, guerres et épidémies étaient inconnus [...] On bâfrait et on s'esclaffait, on se tapait sur le ventre et on s'ébaudissait !"
- "Tantôt groupés en essaims comme des oiseaux et perchant dans des nids, tantôt solitaires et tapis dans des cavernes comme les bêtes sauvages, les hommes mangeaient les poils et les plumes avec la chair, buvaient le sang et se vêtaient de feuilles d'arbres [...] L'égalité provoquait la guerre et les hommes s'entre-égorgeaient, chacun ne pensant qu'à son propre intérêt.

Chapitre III

Baopuzi répondit : En général, dans le modelage, la fonte, le formage et la transformation des choses, rien n'est plus efficace (Ling) que les humains. C'est pourquoi dès qu'ils disposent des moyens les plus simples, ils sont capables d'utiliser et d'adapter d'innombrables choses. S'ils disposent des moyens les plus profonds, ils sont capables de réaliser la longue vie et d'avoir la vision pénétrante. S'ils connaissent les meilleurs drogues pour allonger leurs années, ils utiliserons les drogues pour atteindre la transcendance. Ils ont compris la longue vie des tortues et des grues, c'est pourquoi ils imitent leurs mouvements afin d'augmenter leurs propres années. En outre, les branches et les feuilles du pin et du cèdre sont, comparées aux autres arbres, différentes. La forme et la structure de la tortue et de la grue sont, comparées aux autres animaux, distinctes. Mais quand on en arrive à la comparaison de Lao Peng aux autres humains, sa réalisation de la longue vie n'appartient pas à une catégorie différente. C'est parce qu'il est parvenu à se frayer une voie et non par nature (Ziran).
En général, les arts mineurs que sont la taille, l'épluchage, la sculpture et la peinture ainsi que les activités plus faciles que sont le tir à l'arc, la conduite de char et l'équitation, requièrent tous de la pratique avant d'être maîtrisés. Et combien davantage la palette des configurations humaines, la distance de la voie et la puissance, l'alternance du Yin et du Yang et les dispositions des fantômes et des esprits.
Le duc de de Zhou était le plus haut des sages, mais chaque jour il lisait cent chapitres.
Regarder fixement de loin les Hyades et calculer les intervalles de Yin et Yang ; suivre les insectes hivernaux et comprendre quand introduire un mois intercalaire : quelle divinité (Shén) y-a t'il dans cela ? C'est juste de l'étude.

Chapitre VI : Subtils desseins
Baopuzi dit : « J’ai ouï dire que l’on fait confiance à ceux qui nous ressemblent et partagent nos idées sans même qu’ils aient besoin d’ouvrir la bouche, mais que l’on nourrit des soupçons à l’égard de ceux qui empruntent des chemins divergents ou se consacrent à des choses différentes, même si leurs propos sont sincères. Nombreux sont ceux qui, doutant de tout, sont incapables de comprendre les vérités les plus ordinaires, de faire les choix les plus simples, comme reconnaître que la farine est blanche, que l’encre est noire, ou bien dire de la plume et du métal laquelle flotte, lequel coule. Cela est d’autant plus vrai si vous leur parlez de choses étrangères à leur monde, leur montrez vos desseins les plus subtils : vous les ferez rire aux éclats. Cela ne date pas d’aujourd’hui, il en a toujours été ainsi. Qui possède une vision claire n’éprouve aucune difficulté à voir à travers la nuit la plus noire, ni à percevoir les choses les plus infimes. Mais celui qui ne la possède pas ne verra jamais rien, ni l’éclat du soleil et de la lune dans un ciel clair, ni les monts Song et Tai s’élevant par-delà les nuages. L’empereur Jaune et Lao Zi étaient d’impénétrables grands sages. Profond était leur savoir, unique leur perception. Ils mirent au jour les formules secrètes dans les montagnes sacrées et reçurent les livres des immortels de la main d’hommes divins. Abandonnant leur fardeau, ils quittèrent ce monde de poussière pour s’élever vers les cieux infinis. Ni le métal ni la pierre ne pouvaient se comparer à leur fermeté, ni la tortue ni la grue ne pourraient égaler leur longévité. Ayant une pensée pour ceux qui, après eux, auraient la volonté de les suivre, et prenant pitié de ceux qui ont la foi mais ne possèdent pas les textes, ils transmirent leurs procédés, qui sont d’une grande clarté. Qui les met un peu en pratique en retirera quelque résultat, qui s’y consacre tout entier en connaîtra les grands effets. Mais les esprits étroits, fiers et contents de ce qu’ils possèdent, se délectent de l’amer pissenlit et de la piquante renouée sans connaître la douceur du miel, s’enivrent de mauvais alcools sans apprécier les liqueurs les plus pures. Ils aiment la vie mais ne connaissent pas l’art de la cultiver, craignent la mort mais refusent de croire qu’il existe des moyens d’y échapper. Ils savent que l’excès de boisson et de bonne chère nourrit les maladies, mais sont incapables de se restreindre lorsque viandes grasses et mets sucrés approchent leur bouche. Ils savent que la passion et le désir incontrôlé dessèchent le corps, mais sont incapables de se couper de leur objet. J’ai beau affirmer que l’on peut devenir divin immortel, que puis-je faire pour les en convaincre ? »
Quelqu’un m’interpelle : « Votre corps n’est pas parcouru de rides en tous sens, vous ne présentez ni poils extraordinaires, ni ossature particulière, votre longévité n’est pas celle d’Anqi ni celle de Peng Zu, vous n’avez jamais vu d’immortels de vos propres yeux, ni entendu de vos propres oreilles toutes ces histoires extravagantes. Comment pouvez-vous savoir que l’on peut vivre éternellement, quelles preuves avez-vous [des effets] de l’art de cultiver sa nature ? Si c’est en vous-même que vous puisez ces mystères, si c’est avec votre propre vision que vous mettez en œuvre ces choses extraordinaires, alors je ne peux me résoudre à vous croire. Celui qui n’a même pas de quoi se couvrir ni subvenir à ses besoins quotidiens, et malgré cela parle haut et fort de la science de Tao Zhu, compare ses méthodes à celles de Yi Dun, celui-là est la risée de tous et c’est bien naturel. Si l’on n’accorde aucun crédit à untel qui, tout en souffrant d’un mal chronique, se prétend versé dans l’art médical de He et Que, ou à tel autre qui affirme avoir étudié les stratagèmes de Sun et Wu mais n’a jamais connu que des défaites, c’est que leur prétendu savoir est sans effet. »
Je réponds : « La larve du moustique qui se tortille dans une flaque laissée par un pas affirme que les océans n’existent pas, et le ver qui tourne en rond au milieu de son noyau pense qu’il touche là aux limites du monde. Parlez-leur de l’immensité des abîmes, de l’univers infini, ils prendront vos paroles pour des fadaises et refuseront de vous croire. Imaginons que j’aie les pupilles carrées, que mes oreilles dépassent de mon crâne, que je chevauche dragons et nuées colorées, que je m’élève vers les éclairs et atteigne les limites des cieux, comment vous y prendriez-vous pour m’interroger ? Quand bien même vous me verriez, vous me prendriez pour un dieu du ciel, ou de la terre, enfin pour un être différent, et seriez bien incapable de voir là le fruit de mon apprentissage. Je me contenterai pour l’instant de guider ceux qui partagent mes ambitions, en me fiant à mon intuition. Comment pourrais-je forcer les gens de votre espèce à croire à tout cela ? S’il y avait un immortel dans chaque famille, s’il suffisait d’ouvrir les yeux pour les voir se presser devant vous, aussi borné que vous soyez, vous ne douteriez pas un instant de leur existence. Mais lorsque ces gens-là ont accompli leur voie, ils s’en vont fouler les nuées bleues, se promener dans les étoiles, et si vous n’êtes pas de ceux qui communiquent avec les esprits, vous ne pourrez les voir ni les entendre. Que vous ne croyiez pas en leur existence est chose normale. Les hommes du commun se fient à leur seul jugement et font confiance à leurs courtes vues : ce qu’ils imaginent n’est, pour eux, jamais faux. Les choses qu’ils connaissent bien leur sont familières, celles qu’ils voient rarement leur paraissent étranges. Vous aurez beau leur tirer les oreilles et pointer du doigt la paume de votre main, jamais vous ne les éveillerez. Cela ne date pas d’aujourd’hui, Il en a toujours été ainsi. »
Quelqu’un dit : « L’écoute répétée de vos propos élevés a suffi à ôter de moi tout doute concernant l’existence des immortels, toutefois je crains de ne pas avoir les capacités nécessaires pour accomplir la tâche. Puis-je vous demander s’il existe un moyen essentiel qui à lui seul permette d’y parvenir ? »
Baopuzi dit : « Tout adepte de la Voie se doit de commencer par le superficiel pour progresser vers le profond, par le facile pour atteindre le difficile. S’il est mû par une volonté solide et sincère, il n’est rien qu’il ne sera capable d’accomplir. Mais si le doute est en lui, il ne parviendra à rien, cela est vrai en ce domaine comme en d’autres. Car il n’est nul arbre qui, ne plongeant profondément ses racines en terre, voit ses branches traverser les nuages, nul fleuve qui, n’ayant de source profonde, coule impétueusement sur dix mille lis. C’est pourquoi si vous n’accumulez pas les bonnes actions, vous ne pourrez émouvoir les dieux, sans un cœur fidèle et sincère, vous ne trouverez ni maître ni ami, sans vous distinguer par vos mérites, vous ne serez jamais investi d’une grande mission. Par ailleurs, chercher les clés essentielles ne mène à rien pour qui n’a pas rencontré un maître éclairé. L’élixir neuf fois transmuté et le liquide d’or sont l’essentiel dans la recherche de l’immortalité, mais le travail est d’importance et la dépense lourde, cela ne peut être réalisé hâtivement. Thésauriser sa semence et préserver son souffle sont ce qu’il y a de plus urgent. Prenez en plus les médecines mineures qui allongeront votre vie, apprenez les procédés simples qui vous protègeront des dangers et maléfices, et vous pourrez alors, peu à peu, vous approcher de l’essentiel et du subtil. »
Quelqu’un dit : « Les techniques sont nombreuses et il est difficile de toutes les maîtriser parfaitement. Outre l’alchimie, parmi toutes celles que l’on peut mettre en œuvre, lesquelles sont les plus efficaces ? »
Baopuzi répond : « Si vous ne connaissez pas les plus grands des arts majeurs, il est indispensable d’avoir une large connaissance des arts mineurs, car c’est sur l’ensemble des pratiques qu’il faut s’appuyer pour accéder à la longue vie. Comparons cela à quelque chose de grand : un souverain, pour gouverner son pays, a besoin d’une administration civile, d’une administration militaire, d’une administration des rites et d’une administration des lois. Qu’une seule fasse défaut et il lui sera impossible de gouverner. À quelque chose de petit : un charron, lorsqu’il fabrique un char, utilise un timon, des jantes, un essieu et des chevilles, il ne peut se passer d’aucune de ces pièces. Qui met ces sciences en pratique travaille à l’intérieur de lui sur son corps et son esprit afin d’allonger ses années et guérir les maladies, à l’extérieur de lui pour écarter les maléfices afin qu’aucun malheur ni danger ne puisse le toucher. Prenons une cithare : il est impossible d’obtenir les cinq notes à partir d’une seule de ses cordes ; prenons une cuirasse : une seule de ses plaques ne peut vous permettre de faire face à une lame effilée. Pourquoi cela ? Les cinq notes sont conçues comme un ensemble, il ne peut en manquer une ; et là où les lames convergent, il ne doit rien manquer [à votre armure]. Tout adepte de la culture de la vie doit ouvrir ses oreilles et s’approprier l’essentiel, ouvrir ses yeux et faire les choix judicieux. Une seule matière ne peut procurer les bienfaits nécessaires. Il faut se méfier de ces amateurs qui ne s’appuient que sur ce qu’ils savent : qui connaît la science de Xuan et Su vous dira que seuls les arts de la chambre permettent de passer le monde ; qui est instruit dans les techniques de respiration affirmera que seule la circulation du souffle peut allonger les années ; qui connaît les méthodes d’étirement dira que seul le Daoyin peut faire échec à l’âge ; qui maîtrise les recettes à base de plantes prétendra que les simples sont le seul moyen de connaître une vie sans fin. Les échecs dans l’apprentissage de la Voie sont imputables à tous les hémiplégiques de ce genre. Lorsqu’ils acquièrent un savoir par hasard, les gens à la vue courte pensent que celui-ci est suffisant. Quant à ceux qui sont incapables de discerner le vrai du faux, même s’ils acquièrent une méthode efficace, ils continueront de chercher sans fin en pure perte. Ils demeureront indécis sur les choses à mettre en œuvre, et à tout vouloir gagner, finiront par tout perdre. Il y a ceux qui, stupides et bornés, et munis de connaissances encore trop superficielles, s’obstinent à pénétrer les grands monts ; là, leurs pas les amènent à affronter des bêtes venimeuses qui les piquent et les mordent régulièrement ; ceux-là sont trop honteux pour tenter de s’en retourner. Il y a ceux qui se font dévorer par les tigres et les loups, ceux qui se font tuer par les démons des rivières et des forêts, ceux qui souffrent de la faim mais ne savent pas comment faire abstinence de céréales, ceux qui souffrent du froid mais ne possèdent pas les méthodes qui permettent de réchauffer le corps… Tous ceux-là se retrouvent morts sur les falaises ou au fond des ravins. N’est-ce pas stupide ! Mieux vaut consacrer ses efforts à chercher un maître plutôt qu’à apprendre [seul]. Les maîtres qui n’ont jamais possédé qu’un savoir limité, et qui de plus ne s’emploient pas entièrement à le transmettre, prétendent que dans la recherche de la Voie, l’important n’est pas dans la quantité. S’ils disent que l’important n’est pas dans la quantité, c’est qu’ils estiment qu’eux-mêmes maîtrisent l’essentiel de l’or et du cinabre, et qu’ils n’ont besoin de rien d’autre. Mais bien rares sont ceux qui connaissent cette matière. Pourquoi alors s’en tenir vainement au grand œuvre qui n’est pas certain d’aboutir, et ne pas pratiquer les arts mineurs dont on peut tirer bénéfice ? Nous pouvons comparer cela à la gestion d’un patrimoine familial : lorsque l’on dit n’avoir nul besoin de travailler à autre chose, cela signifie généralement que l’on a entre ses mains et dans ses poches assez d’or, d’argent, de perles et de jade pour subvenir aux besoins de plusieurs générations. Mais si l’on ne possède pas tout cela, comment peut-on s’abstenir de semer tout ce que l’on peut et faire provision de fruits et de légumes ? Faire abstinence de céréales, se protéger des armes, repousser démons et fantômes, se prémunir des cent poisons, guérir les maladies de toutes sortes, faire que les bêtes sauvages ne vous attaquent pas lorsque vous pénétrez les montagnes, que les dragons ne vous menacent pas lorsque vous traversez les fleuves, passer sans crainte au travers des épidémies, devenir invisible lorsque le danger guette, voilà autant de petites choses que l’on ne peut ignorer. Cela est d’autant plus vrai des choses plus importantes encore. »
Quelqu’un dit : « Si je puis me permettre, quels sont les interdits pour qui désire poursuivre la quête de la longue vie ? »
Baopuzi répond : « Ce qui nous blesse, ce qui nous diminue, voilà les interdits essentiels. Le Yinei Jie, le Chi Songzi Jing, le He Tu Jiming Fu le disent tous, il est au ciel et sur terre des dieux en charge des fautes, qui retirent aux hommes des Suan en fonction de la gravité des actes qu’ils commettent. Lorsque les Suan diminuent, ceux-ci connaissent la pauvreté et la maladie, et sont accablés de toutes sortes de malheurs. Lorsque les Suan arrivent à épuisement, ils meurent. Les actes qui conduisent au retrait des Suan se comptent par centaines, et je ne peux tous les exposer. Il est dit aussi que le corps abrite trois cadavres. Ces trois cadavres n’ont pas de forme, mais appartiennent en réalité au monde des âmes et des esprits. Ils désirent la mort précoce de leur hôte, car ils peuvent alors se transformer en fantômes, errer où bon leur semble et profiter des offrandes d’alcool que font les hommes. Aussi, à chaque jour Gengshen, ils montent au ciel pour informer le Dieu du Destin, à qui ils rapportent toutes les mauvaises actions commises par les hommes. De même, le dernier jour de chaque mois, le dieu du foyer monte lui aussi au ciel pour rendre compte des fautes des hommes. Une grande faute leur vaut un Ji, c’est-à-dire trois cents jours, une petite faute un Suan, c’est-à-dire trois jours. Je n’ai jamais été en mesure de vérifier si tout cela est réel ou non. Les voies du ciel sont lointaines et les esprits difficiles à comprendre. Zhao Jianzi et Qin Mu Gong reçurent des mains de l’Empereur d’en Haut des tablettes d’or comme insignes clairs de leur souveraineté. Les montagnes, les fleuves, les plantes, les arbres, les puits, les âtres, les étangs, les marécages, abritent tous des souffles subtils, de la même façon que le corps de l’homme abrite [les âmes] Hun et Po. Le ciel et la terre, qui sont les choses les plus grandes, doivent en toute logique avoir leurs esprits subtils. S’ils ont leurs esprits subtils, ceux-ci doivent être à même de récompenser les bonnes actions et châtier les mauvaises. Mais ils sont vastes et les mailles de leurs filets sont lâches, aussi ne réagissent-ils pas nécessairement comme le déclic de l’arbalète. Toutefois, si l’on examine l’ensemble des interdits taoïstes, tous disent à celui qui est à la recherche de la longue vie : accumule les bonnes actions, accomplis des actes méritoires, aies un cœur aimant vis-à-vis des êtres, traite autrui comme toi-même, étends ta bienveillance jusqu’aux insectes, réjouis-toi de la chance de ton prochain, compatis à ses peines, aide ceux qui sont dans des situations difficiles, va au secours de ceux qui sont dans le besoin, que ta main ne blesse aucun être vivant, que ta bouche n’exhorte pas au malheur, vois les succès de tes semblables comme tes propres succès, leurs échecs comme tes propres échecs, n’affiche aucune fierté, ne te glorifie pas, n’aies pas de jalousie envers ceux qui te dépassent, ne flatte pas les hommes sournois et cruels, ainsi seras-tu considéré comme un homme vertueux, ainsi le Ciel t’accordera-t-il ses faveurs, ce que tu entreprendras aboutira, et tu pourras caresser un espoir dans ta quête d’immortalité. Quant à ceux qui haïssent la bonté et trouvent plaisir à tuer, disent le contraire de ce qu’ils ont dans le cœur, font varier leurs propos selon qu’ils sont face ou derrière [vous], s’opposent aux honnêtes gens, maltraitent leurs subordonnés, trompent leurs supérieurs, abandonnent leur charge, n’ont pas de reconnaissance envers leurs bienfaiteurs, violent les lois et se laissent corrompre, laissent les abus impunis et accusent les hommes probes, se détournent de leurs obligations publiques pour se consacrer à leurs intérêts privés, font condamner les innocents, détruisent les familles et s’emparent de leurs biens, portent atteinte aux autres pour prendre leur place, s’en prennent aux hommes sages, massacrent ceux qui se rendent, calomnient les immortels et les saints, s’attaquent aux adeptes de la Voie, tirent sur les oiseaux, arrachent les embryons et détruisent les œufs, au printemps et en été mettent le feu aux forêts pour rabattre le gibier, insultent les esprits, enseignent à faire le mal, cachent les qualités des autres, exposent leurs semblables au danger pour se préserver, usurpent les mérites d’autrui, détruisent ce que les autres font de bien, ravissent ce que les autres chérissent, brisent les liens familiaux, humilient pour vaincre, empruntent beaucoup et rendent peu, brisent les digues et allument des incendies, recourent à la sorcellerie pour nuire à autrui, contraignent les faibles et les débiles, échangent de mauvais biens contre des biens précieux, prennent et exigent par la force, s’enrichissent en pillant, font fi de toute justice et de toute équité, sombrent dans l’outrance et la perversion, violentent les veuves et offensent les orphelins, s’approprient les aumônes et les biens égarés, mentent et trompent, prennent plaisir à dévoiler la vie privée d’autrui, exposent les défauts de leurs prochains, discourent sur le ciel et la terre, jurent pour être crus, empruntent biens et argent et ne les rendent jamais, veulent toujours plus, haïssent et rejettent les hommes loyaux et sincères, ne suivent pas les ordres de leurs supérieurs, n’ont pas de respect pour leurs maîtres, se moquent de ceux qui font le bien, détruisent les cultures et les biens d’autrui, les menant à la ruine, offrent des mets et des boissons impurs à leurs hôtes, allègent leurs balances et réduisent leurs boisseaux, raccourcissent leurs règles et leurs aunes, mêlent le faux au véritable, engrangent des profits indus, détournent les biens d’autrui, enjambent puits et âtres, chantent le dernier jour du mois et pleurent le premier du mois suivant, chacune de leurs actions est une offense, que le Dieu du Destin sanctionnera d’un Suan ou d’un Ji selon sa gravité. Lorsque les Suan sont épuisés, c’est la mort qui s’ensuit. Ceux qui ne font qu’abriter de mauvaises pensées sans toutefois laisser de mauvaises traces derrière eux se voient ôter des Suan, quant à ceux qui commettent des mauvaises actions et portent tort à autrui, ceux-là se voient ôter des Ji. Celui qui meurt prématurément avant épuisement de ses Suan et de ses ji verra la sanction frapper ses enfants et petits-enfants. Ceux qui s’emparent brutalement des biens d’autrui peuvent voir la sanction s’abattre sur leur épouse et autres membres de leur famille à titre de compensation, celle-ci pouvant aller jusqu’à la mort, qui toutefois ne surviendra pas toujours immédiatement. Si leurs crimes ne sont pas assez graves pour entraîner la mort de leurs proches, ils finiront toujours, même longtemps après, par être victimes des eaux, des flammes ou des brigands, par perdre leurs biens, ou bien être rattrapés par la justice ou la maladie. Les dépenses occasionnées pour se procurer les remèdes nécessaires ou les animaux à sacrifier seront à la hauteur des biens détournés. C’est pourquoi les taoïstes affirment que prendre indûment la vie de son prochain, c’est retourner le tranchant de l’arme contre soi. Celui qui s’approprie les biens d’autrui sans craindre les reproches est comparable à quelqu’un qui combattrait la faim avec de la viande avariée, ou la soif avec du poison : momentanément repus, il connaîtra bientôt sa fin. Il en est qui, ayant commis toutes sortes de méfaits, sont pris par le remords et le désir de s’amender. Qui a tué injustement devra alors chercher à secourir toute personne promise à la mort afin de se libérer. Qui s’est emparé de façon illicite des biens d’autrui devra chercher à donner aux pauvres et déshérités afin de se libérer. Qui a accusé à tort devra chercher à honorer les sages. Dans tous les cas, l’action devra être double du méfait commis, ce n’est qu’à cette condition que l’on en tirera avantage. Telle est la façon de transformer la mauvaise en bonne fortune. Qui s’emploie à ne léser personne verra ses années s’allonger et sa longévité augmenter. S’il s’adonne à la Voie, il la réalisera rapidement. Car le ciel, bien qu’élevé, entend ce qui se passe ici-bas, et rien ne lui échappe. Qui fait le bien sans se ménager sera toujours récompensé. Le Duc Yang accumula les mérites et aida les pauvres jusqu’à un âge avancé. C’est alors qu’il reçut de l’or tombé du ciel. Cai Shun, qui fit preuve de la plus grande piété filiale, émut les esprits qui le récompensèrent. Guo Ju était prêt à sacrifier son fils pour sa mère et reçut pour cela une tessère de fer en cadeau.
Cependant, il est difficile de faire de bonnes actions et facile d’en commettre de mauvaises, et les idiots prennent prétexte de personnes comme Xiang Tuo ou Bo Niu pour affirmer que ni le ciel ni la terre ne sont capables de distinguer le bien du mal. Ils ne savent pas que ceux qui jouissent d’un grand renom dans la société n’abritent pas nécessairement de grandes qualités au fond d’eux-mêmes, que ceux qui affichent une bonne réputation sont parfois incapables de se défaire de leurs vices intérieurs. L’on ne peut aller très loin si, prenant pour exemple la courte vie de la capselle et du blé, on se met à douter des grands souffles yin et yang. Voilà pourquoi l’homme supérieur déploie tous ses efforts et évite ainsi le malheur, voilà pourquoi l’homme ordinaire ne parvient jamais à ses fins. » Quelqu’un dit : « Les temps ne sont plus ce qu’ils étaient et les brigands sont partout. Comment faire face aux souffrances de tous les jours, échapper aux catastrophes imprévisibles, lorsque l’on n’a pas accompli la Voie, ou que l’on n’a pu se retirer dans les montagnes ? »
Baopuzi répond : « Un jour Zhi, prenez de la terre six Gui, mêlez-la à des feuilles de cyprès et d’orchidée et badigeonnez-en portes et fenêtres sur un pied carré, et les brigands ne viendront plus. Vous pouvez aussi recueillir de la terre au pied de la porte Sud de la ville, ainsi que sous [les étoiles] Suipo et Yuejian, et en faire une statuette, que vous déposerez sur la terre de l’oiseau écarlate, cela soumettra les voleurs. En cas de danger imminent, l’on se réfugiera à l’intérieur d’un espace vital, et l’on sera ainsi à l’abri du danger. La terre possède ses espaces vitaux, chaque province possède son espace vital, chaque commanderie possède son espace vital, chaque district possède son espace vital, chaque village possède son espace vital, chaque hameau possède son espace vital, chaque demeure possède son espace vital, chaque pièce possède son espace vital. »
Quelqu’un dit : « Une pièce, n’est-ce pas trop petit pour posséder un espace vital ? »
Baopuzi répond : « Les classiques disent qu’en cas d’extrême urgence, l’on peut toujours s’abriter derrière le garde-corps d’un char. Ainsi, même un char possède son espace vital, cela est d’autant plus vrai d’une pièce ! » Quelqu’un dit : « L’on m’a dit que dans la quête de la Voie, il fallait connaître deux montagnes, or je ne sais quelles sont ces montagnes ni où elles se trouvent. Je souhaite que vous daigniez m’instruire et dissiper ma confusion. »
Baopuzi dit : « Elles existent. Ce ne sont ni les monts Hua et Huo, ni les monts Song et Dai. Le mont Taiyuan n’est pas connu mais on le trouve facilement. Il ne relève ni du ciel ni de la terre, il ne s’enfonce ni ne s’élève, [les chemins qui y mènent sont] longs, difficiles, vertigineux et escarpés, les souffles s’y mêlent et s’y concentrent, l’esprit et la volonté s’y promènent ensemble, le puits de jade y est profond, son eau est limpide et irrigue sans cesse. Cent vingt officiers y ont leur administration, dont chacune est reliée aux autres ; [l’on y trouve] Li et Kan, chacun à leur place, dix mille herbes noires, un arbre pourpre qui produit des trésors extraordinaires, une montagne d’or et de jade au pied de laquelle jaillit une source de liqueur, dont les hommes qui désirent inverser leurs années puisent l’onde limpide. Si vous y parvenez, Qiao et Song seront vos compagnons. Voilà pour la première des montagnes.
La montagne de la longue vallée est aussi lointaine que vertigineuse, elle est entourée de nuages et de brume, un jade liquide y pleut en abondance, des bassins d’or et des maisons pourpres longent ses vallées sinueuses. Les idiots qui s’y rendent imprudemment n’en reviennent jamais vivants, ceux qui possèdent la Voie en font l’ascension et ne vieillissent plus, ils y cueillent et absorbent l’essence jaune, et s’envolent vers les cieux. Voilà pour la deuxième montagne. Tout cela était tenu secret par les sages des temps anciens, portez-y la plus grande attention. »
Quelqu’un dit : « Je souhaiterais savoir quels sont les procédés qui permettent à l’homme véritable de protéger son corps et de le transformer. »    
Baopuzi dit : « Nous entrons, avec cette question, dans les profondeurs du sujet
  • Sous les cieux primordiaux, le soleil et la lune,
  • Les deux moitiés s’élèvent de concert pour ne faire qu’un,
  • [Le souffle] s’exhale du bassin de jade45, pénètre la chambre d’or,
  • Grand comme un jalet d’arbalète, jaune comme une orange,
  • En son centre est une saveur subtile, douce comme le miel,
  • Si tu l’obtiens, veille à ne pas le perdre,
  • Car une fois perdu, tu ne le retrouveras pas et ton corps périra.
  • Rien de plus subtil, de plus secret que ce souffle pur et blanc,
  • Lorsqu’il s’élève vers la passe profonde, il tourne et tourne encore,
  • Le cinabre médian brille alors d’un éclat sans pareil,
  • Installe-le dans la porte de la vie49 et jamais ton corps ne périra,
  • Profond, merveilleux, en pénétrer les ultimes secrets est chose difficile.
Telles sont les formules orales de mes anciens maîtres. Qui les connaît ne craint plus aucun démon ni aucune arme. »
Quelqu’un dit : « J’ai ouï dire que celui qui maîtrise entièrement les arts de la chambre peut, grâce à cette seule connaissance, devenir divin immortel, qu’il peut en outre échapper aux catastrophes, se purifier de ses péchés, transformer la mauvaise fortune en bonne fortune, être promu s’il est officier, doubler ses profits s’il est commerçant. Peut-on croire à cela ? »
Baopuzi dit : « Ce sont là des propos absurdes et outranciers issus de livres de magie, et qui sont le fait d’intrigants qui embellissent les choses jusqu’à tourner le dos à la réalité. Il est des personnages fourbes qui inventent des histoires afin de duper le monde. Ils cachent leurs véritables intentions, s’attirent ainsi des gens qui se mettent à leur service, et rassemblent des disciples dans le seul but de s’enrichir. Les arts du yin et du yang permettent pour les plus élaborés de soigner les maux bénins, et pour les moindres d’éviter de gaspiller en vain son énergie. Les principes en sont limités : comment pourraient-ils permettre de devenir immortel, d’échapper au malheur, d’accéder au bonheur ? L’homme ne peut se passer du commerce du yin et du yang, sans lequel il s’expose à la souffrance et à la maladie. Si au contraire il laisse libre cours à ses désirs et ne parvient pas à s’économiser, sa longévité se verra abrégée. Qui est versé dans cet art est capable de brider son cheval50 afin de renforcer son cerveau, de retourner l’élixir yin et faire rougeoyer ses viscères. Il recueille le liquide de jade dans le bassin d’or, conduit trois et cinq vers la poutre fleurie. Il conserve en vieillissant un teint resplendissant et parvient au terme naturel de ses années. Le vulgaire, entendant dire que l’empereur Jaune était monté au ciel grâce à ses mille deux cents concubines, affirme que c’est par cette seule chose qu’il est parvenu à la longue vie. Il ne sait pas que l’empereur Jaune n’est monté sur un dragon qui l’a conduit au ciel qu’après avoir réalisé l’élixir neuf fois transmuté au pied du mont Jing et sur le lac aux chaudrons53. Il pouvait bien avoir mille deux cents concubines, ce n’est pas leur seule fréquentation qui lui permit de devenir immortel. Cependant, vous pouvez prendre mille remèdes différents, vous nourrir de la chair des trois animaux54, si vous ignorez les arts de la chambre, vous n’en tirerez aucun bénéfice. C’est pourquoi les anciens, craignant que les hommes ne laissent libre cours à leurs passions et à leurs penchants naturels, ont embelli leurs récits, mais il ne faut pas tout croire. Xuan et Su ont comparé la chose à l’eau et au feu : l’eau et le feu peuvent nous tuer, ou bien nous faire vivre, selon l’usage que l’on en fait. La plupart des gens connaissent les grands principes, et pensent que plus on chevauche de femmes56 et plus on en tirera bénéfice. Mais si l’on applique cette règle en ignorant la méthode, une ou deux femmes suffiront à vous conduire à une mort rapide. En la matière, la méthode de Peng Zu est la plus essentielle. Celles que l’on trouve dans les autres classiques sont pour la plupart compliquées et difficiles à mettre en œuvre, le bénéfice qu’on en retire n’est pas toujours à la hauteur de ce qui est écrit, et rares sont ceux qui parviennent à les mettre en pratique. Les formules orales, elles, ne représentent que quelques milliers de caractères. Celui qui les ignore peut absorber tous les remèdes, il ne parviendra pas à la longue vie. »


Chapitre XIII

Quelqu’un me demande : « Les Immortels d’autrefois devaient-ils apprendre, ou bien étaient-ils doués d’une nature particulière, animés d’un souffle différent ? »
Je réponds : « Quelle question est-ce donc là ? Tous sans exception suivaient un maître, leurs livres sur le dos. Ils devaient se montrer durs à la tâche, supporter le froid, affronter le danger, braver le vent et la pluie ; ils devaient asperger et balayer le sol, et loin des leurs, travailler sans relâche. Ils devaient commencer par se montrer dignes de confiance à travers leur comportement, et finir par des épreuves difficiles et dangereuses. S’ils étaient d’une nature sincère et de conduite vertueuse, si leur cœur n’abritait ni ressentiment ni arrière-pensée, alors ils pouvaient gravir les marches du temple et en pénétrer la salle. Mais certains se lassent et abandonnent à mi-chemin, d’autres se retirent, pleins de rancœur, il en est qui, attirés par la gloire et le profit, retournent à des occupations viles, il en est d’autres qui, trompés par des discours pernicieux, perdent leur peu de volonté, d’autres encore qui, commençant le matin, voudraient avoir terminé le soir, d’autres enfin qui s’asseyent pour travailler et espèrent un résultat en se relevant. Un homme sur dix mille tout au plus peut empêcher son cœur de battre à la vue de l’argent et des femmes, et sa volonté de faiblir en entendant les propos du vulgaire. Voilà pourquoi ceux qui s’adonnent à la Voie sont aussi nombreux que les poils sur le dos d’un buffle, et ceux qui réussissent aussi rares que la corne de la licorne.

   « Tout l’effort de celui qui tend son arbalète n’a d’effet que si sa flèche part »

et les précautions du voyageur ne sont récompensées que s’il parvient de l’autre côté du fleuve.  Creuser un puits sans atteindre la source équivaut à ne rien creuser. S’arrêter à un pas du but équivaut à ne jamais prendre le départ. L’on ne mesure pas la durée d’un long voyage à l’aulne de l’ombre qui se déplace avec le soleil. Un simple tas de terre ne vous permettra jamais d’atteindre le ciel. De même que celui qui entreprend l’ascension d’une montagne craint de voir ses forces l’abandonner près du sommet, celui qui s’adonne à la Voie peut voir sa volonté faiblir alors que le but est proche. On ne remplit pas mille greniers et dix mille coffres avec le fruit d’un seul labour, et un arbre qui atteint le ciel ne pousse pas en dix jours. De simples ruisseaux sont à l’origine des lacs les plus profonds, et Tao et Bai ont accumulé cent après cent, mille après mille pour bâtir leur fortune. Ainsi, si Yin Zi a tout appris de la Voie, c’est parce qu’il a persévéré quand les autres abandonnaient. Si Xian Men est arrivé à chevaucher nuages et dragons, c’est parce qu’il fut aussi attentif au terme qu’au commencement. Si ma volonté est ferme et sincère, que m’importent les autres ? »
Non seulement l’homme du commun est incapable d’entretenir son principe vital, mais de plus il s’emploie à le détruire. De même que les eaux de tous les fleuves ne peuvent remplir un vase sans fond, un bien en quantité limitée ne peut subvenir à un usage sans fin. Qui reçoit peu et dépense beaucoup ne peut déjà subvenir à ses propres besoins, encore moins celui qui ne reçoit rien et dépense des mille et des cents ! Chaque être, jeune ou vieux, est sujet à la maladie, la seule différence réside dans le degré de celle-ci. Mais chacun de nous reçoit sa part de souffle, grande ou petite : qui en a reçu beaucoup mourra tard, qui en a reçu peu connaîtra une fin rapide.

    « Ceux qui connaissent la Voie remédient à cela en le renforçant. »

Il faut commencer par en recouvrer la qualité originelle, puis rechercher le bénéfice d’un accroissement de sa quantité. S’il suffisait de prendre un élixir pendant une journée pour voir son corps s’envoler, de pratiquer le Daoyin le temps d’une lunaison pour que des plumes de toutes tailles commencent à vous pousser, alors plus personne sur terre ne douterait de la Voie. Des dépenses considérables et continues suite à un gain infime et encore fragile, voilà ce qu’il faut craindre, tout comme l’attaque du gel sur une plante mal enracinée. Ceux qui ne savent pas que l’erreur vient d’eux-mêmes disent que la Voie n’est d’aucun effet, et abandonnent drogues et Tuina. C’est pourquoi il est dit :

   « ce n’est pas tant la longue vie qui est difficile, c’est d’entendre la Voie qui est difficile ; ce n’est pas tant d’entendre la Voie qui est difficile, c’est de la pratiquer qui est difficile ; ce n’est pas tant la pratiquer qui est difficile, c’est de la mener à son terme qui est difficile ».

Un bon artisan peut donner son équerre et son compas, mais ne peut garantir qu’on sera habile à les manier, de même, un maître éclairé peut transmettre ses traités, mais ne peut s’assurer qu’ils seront mis en pratique. Car pratiquer la Voie est semblable à semer des céréales, et le succès semblable à leur récolte. L’on peut avoir des champs fertiles, de l’eau en abondance, si l’on ne fait pas les choses en temps, si l’on ne laboure ni retourne la terre, si lorsque les cultures sont mûres et recouvrent les talus l’on ne les coupe, ni ne les récolte, quelle que soit l’étendue des champs, cela équivaudra à ne rien posséder.
L’homme ordinaire ne sait pas reconnaître ce qui lui est bénéfique, pis encore, il ne sait pas reconnaître ce qui le lèse. Pourtant ce qui nous lèse est facile à reconnaître et a des effets rapides, ce qui nous est bénéfique est au contraire difficile à reconnaître, et n’agit que lentement. Si l’homme ne perçoit pas ce qui est aisé, comment pourrait-il reconnaître ce qui est difficile ? Celui qui perd est comme la bougie dont le suif s’épuise : il ne le voit pas, et tout à coup s’épuise. Celui qui gagne est comme les céréales que l’on sème ou les pousses que l’on met en terre : sans qu’on s’en aperçoive, les voilà soudain florissantes. C’est pourquoi

    « celui qui prend soin de son corps et cultive sa nature est attentif au détail. »

De même que l’on ne devrait pas négliger un petit bénéfice sous prétexte qu’il est petit, on ne devrait pas sous-estimer une petite perte en nous disant qu’elle ne nous atteindra pas.
C’est en mettant ensemble de petites choses que l’on en réalise de grandes, c’est en accumulant des unités que l’on arrive aux millions.

    « Celui qui est capable de prendre soin de ce qui est infime pour le transformer en quelque chose de manifeste, celui-là est proche de la Voie. »

Quelqu’un me demande : « Y eut-il autrefois des hommes devenus immortels par hasard, sans qu’ils eussent à travailler ?
Je réponds : « Non. Les uns ont suivi un maître éclairé, et ont vu leurs mérites et leur labeur récompensés par un élixir déjà composé, les autres ont reçu les formules secrètes et les ont réalisées eux-mêmes. Mais ce qu’ils faisaient restait ignoré des hommes, ce qu’ils disaient ne parvenait pas aux oreilles du vulgaire. Ceux qui ont consigné ces hommes dans les livres n’ont retenu que leur nom, et il est impossible de savoir précisément de quelle façon ils sont devenus immortels, car les informations nous font défaut. Jadis, l’Empereur Jaune, qui savait parler en naissant et commandait à tous les esprits, était un être naturellement doué par le Ciel, or même lui n’aurait pu réaliser la Voie en restant assis. C’est pourquoi il lui fallut gravir le mont Wang Wu pour y recevoir les traités d’alchimie, se rendre au lac du Chaudron pour faire voler la perle ondoyante, gravir le mont Kong Tong et s’enquérir auprès de Guang Cheng, se rendre à Juci pour servir Da Kui, aller au pic de l’Est pour assister Zhong Huang, pénétrer la vallée d’or pour demander conseil à Juan Zi. Il dut s’informer de l’art de cultiver la Voie auprès de Xuan Nü et Su Nü, se perfectionner en astronomie en rendant visite à Shanji et Limu, se renseigner auprès de Feng Hou sur les présages célestes, recevoir les enseignements de Lei et Qi afin de pénétrer l’art médical, adopter la tactique des cinq notes dans l’étude de la guerre, consigner les paroles de Bai Ze pour tout connaître des esprits et des démons, transcrire les récits de Qing Wu sur la géographie, rassembler les savoirs des forgerons pour venir au secours des blessés et des mutilés. C’est ainsi qu’il put rassembler tout ce qui était secret et essentiel, tout apprendre de la Voie et des Immortels, pour s’élever enfin sur le dos d’un dragon et connaître l’éternité du ciel et de la terre. De plus, les livres des Immortels rapportent tous que l’Empereur Jaune et Lao Zi se mirent au service de Taiyi Yuanjun afin de recevoir de lui les formules importantes. Comment des hommes inférieurs à ces deux seigneurs pourraient-ils spontanément devenir Immortels et passer le monde ? Je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose.
C’est là, d’après le Shiji, que l’Empereur Jaune aurait été enterré.
Quelqu’un dit : « Si l’Empereur Jaune est réellement devenu immortel, pourquoi aurait-il un tombeau à Qiaoshan ? »
Je réponds : « Le Livre de la montagne aux ronces et les Mémoires sur la tête de dragon disent tous deux qu’après que l’Empereur Jaune eût absorbé le divin cinabre, un dragon vint le chercher. Tous ses ministres le regrettèrent, et aucun ne pouvait détacher ses pensées de lui. Les uns lui firent élever un temple, dans lequel ils entreposèrent sa table et sa canne et lui rendirent des sacrifices, d’autres firent une sépulture à sa robe et à sa coiffe afin de les préserver. Il est dit par ailleurs dans les Biographies des Immortels » :
« L’Empereur Jaune choisit lui-même le jour de son départ. Il partit soixante-dix jours, et au terme de ces soixante-dix jours revint. Il fut enterré à Qiaoshan. Un jour, son tumulus s’écroula. Sa tombe était vide. Nulle trace de son corps, seules demeuraient son épée et ses chaussures. »
Bien que les témoignages ne soient pas tous identiques, ils se rejoignent sur l’essentiel : il est bien devenu Immortel. Nombreux sont les ouvrages taoïstes et philosophiques attestant que l’Empereur Jaune devint Immortel. Mais les confucianistes refusent de prêter foi au merveilleux et à l’étrange, d’emprunter des chemins différents des leurs. Ils travaillent aux rites et à l’éducation, estimant que ce qui se rapporte aux Divins Immortels ne doit pas être enseigné au vulgaire. Voilà pourquoi ils prétendent qu’il est mort, afin de couper court aux penchants du peuple. Des hommes comme Zhu Yi, Luan Ba ou Yu Gong se sont vu édifier des temples de leur vivant, car ils s’étaient montrés les bienfaiteurs du peuple. D’autres hommes vertueux des temps anciens ont vu, après leur mort, leurs mérites gravés par leurs sujets sur des bronzes indestructibles. Aujourd’hui encore, le peuple reconnaissant dresse souvent des stèles commémorant les vertus des administrateurs de l’Empire lorsque ceux-ci sont appelés vers d’autres postes. L’existence d’un tombeau et de temples dédiés à l’Empereur Jaune relève des mêmes principes, et ne constitue certainement pas une preuve de sa mort.
Quelqu’un me demande : « S’il existe vraiment une voie menant à l’immortalité, comment se peut-il que Peng Zu, qui vécut huit cents ans, et Anqi, qui vécut trois mille ans, aient dépassé la longévité des autres hommes sans parvenir à la condition d’Immortel ? N’est-ce pas là la preuve que chacun de nous reçoit avec la vie une certaine quantité de souffle, qui fait que celle-ci sera longue ou brève ? Et que ces deux hommes en reçurent par hasard une grande quantité, mais ne parvenant pas à prolonger leur vie davantage, ne purent échapper au déclin et à la mort ? »
Je réponds : « D’après le Livre de Peng Zu, celui-ci vécut sous l’empereur Ku, puis fut au service de Yao, et grand officier sous les dynasties Xia et Yin. Le roi de Yin envoya l’une de ses concubines apprendre les arts de la chambre à coucher auprès de lui. Son apprentissage se révéla efficace, et le roi décida de tuer Peng Zu afin que celui-ci ne transmît son savoir à aucune autre personne. Peng Zu pressentit la chose et s’enfuit. Il avait alors sept ou huit cents ans, mais ce départ ne fut pas sa mort. Les Chroniques du duc Huang Shan disent que plus de soixante-dix années après son départ, ses disciples l’auraient aperçu à l’ouest de Liusha. Il est donc clair qu’il n’était pas mort. De plus, Qingyi Wugong, Heixue Gong, Xiumei Gong, Baitu Gongzi, Lilou Gong, Taizu Jun, Gaoqiu Zi, Bukenlai, tous disciples de Peng Zu, vécurent plusieurs centaines d’années avant de devenir Immortels et disparaître, sous la dynastie Yin. Pourquoi Peng Zu, leur maître, aurait-il accepté de mourir ? Du reste, il est dit également dans les Biographies des Immortels consignées par Liu Xiang que Peng Zu est bien un Immortel. Quant à Maître Anqi, les habitants de Langya, génération après génération, le voient vendre ses médecines près de la mer, depuis maintenant mille ans. Qin Shihuang l’avait invité à s’entretenir avec lui, et leur conversation avait duré trois jours et trois nuits. Ses propos élevés, ses nobles desseins, son savoir vaste et sûr émerveillèrent Shihuang, qui lui offrit plusieurs milliers d’onces d’or et de jade. Anqi les accepta et les déposa au pavillon de Fuxiang. Il offrit en retour à l’Empereur une paire de chaussures de jade rouge, accompagnée d’un mot qui l’enjoignait à venir le voir sur les monts Penglai, lorsque quelques milliers d’années auraient passé. Cette histoire montre qu’il était déjà âgé de mille ans lorsqu’il rencontra Shihuang, et qu’il n’était donc pas mort. De plus, Shihuang, homme orgueilleux et violent, était le moins enclin du monde à croire aux Divins Immortels, et ne supportait pas les personnes qui lui répondaient autre chose que ce qu’il désirait entendre. Lorsqu’il questionna Anqi sur l’immortalité, celui-ci sut trouver les mots justes qui lui firent prendre conscience de son erreur, et l’amenèrent à croire qu’il existe sur terre une Voie des Immortels. Non seulement l’Empereur lui offrit une récompense généreuse, mais de plus il conçut le désir sincère d’apprendre les secrets de l’immortalité. Cependant, comme il n’avait aucun maître éclairé, il fut abusé et trompé par des gens comme Lu Ao et Xu Fu, et de ce fait ne put parvenir à quoi que ce soit. Si Maître Anqi avait tenu des propos dénués de réalité, trois jours et trois nuits eussent été suffisants pour épuiser ses arguments et le démasquer. Alors Shihuang l’aurait fait ébouillanter sur le champ ou tuer d’une manière ou d’une autre. Bref il n’aurait pu échapper au chaudron ou à la planche à découper. Aurait-il été en même temps gratifié de généreux présents ? »
Je réponds : « Ceux qui ne possèdent pas l’or et le cinabre et se contentent de prendre des herbes médicinales ou de se livrer à des petites pratiques peuvent allonger leurs années et retarder leur mort, mais ne deviennent pas Immortels. Les uns ne connaissent que les plantes et ignorent la science importante qui retourne les années : ceux-là ne connaîtront jamais les principes de la longue vie ; les autres ne savent pas qu’il faut porter des talismans divins, observer des interdits, méditer sur les dieux du corps, grader l’Un véritable ; ceux-là peuvent éviter tout au plus l’apparition de maux internes, et échapper aux méfaits du froid et de l’humidité. Mais que soudain esprits malins, êtres maléfiques, démons des montagnes ou maléfices des rivières s’en prennent à eux, et c’est la mort. Ou bien ils ignorent les règles que l’on doit observer pour pénétrer les montagnes, et s’attirent les malheurs des esprits qui les habitent. Ils sont alors mis à l’épreuve par les démons, blessés par les bêtes sauvages, attaqués par les bêtes venimeuses des rivières, mordus par les serpents, bref s’exposent à plus d’un danger mortel. Ou bien ils s’adonnent à la Voie au soir de leur vie, et peuvent difficilement compenser les graves dommages qu’ils se sont déjà infligés. Le bénéfice de cette compensation n’a pas le temps d’être consolidé que la maladie réapparaît. Comment peut-on espérer accéder à la longue vie en se livrant à des activités gravement dommageables ? Pourquoi est-il maintenant des personnes qui suivent la Voie à un âge avancé et deviennent Immortelles, et d’autres qui commencent jeunes et n’y parviennent pas ? Les premiers, bien qu’avancés en âge, ont reçu dès leur origine une grande quantité de souffle. Cette grande quantité de souffle leur a permis de limiter leurs pertes. Leurs pertes étant limitées, il leur était facile de le développer. Leur étant facile de le développer, elles sont devenues Immortelles. Les seconds, bien que jeunes, ont reçu au départ une faible quantité de souffle. Leur quantité de souffle étant faible, les pertes sont graves. Les pertes étant graves, elles sont difficiles à réparer. Etant difficiles à réparer, ils ne parviennent pas à l’immortalité. Prenez l’hibiscus et le saule : coupez-les et plantez-les, ils repartiront. Plantez-les à l’envers, ils pousseront, plantez-les couchés, ils pousseront aussi. Il n’est rien de plus facile à faire pousser que ces deux espèces d’arbres. Cependant, si vous ne les plantez que superficiellement, et si peu après vous les entaillez, les écorcez, les secouez, les tirez, même en les entourant de la terre la plus fertile et en les humectant de rosée printanière, vous ne pourrez éviter qu’ils se dessèchent et meurent, car n’ayant ni racines solides, ni assez de temps pour avoir des pousses, leur sève n’est pas parvenue à produire l’énergie qui les aurait fait vivre. Le corps de l’homme, comparé à ces deux arbres, est infiniment plus facile à léser, et infiniment plus difficile à cultiver. Les dommages qu’il subit sont plus graves que des entailles ou des écorçages, plus violents que des secousses ou des tiraillements. Lorsque si peu de choses lui viennent en aide et que tant de choses l’accablent, il est normal qu’il s’achemine vers la mort.
Lorsque l’on expire l’air vieux et que l’on inspire l’air neuf, on augmente le souffle par le souffle. Or, celui dont le souffle est grandement affaibli trouvera difficile de l’augmenter. Lorsque l’on prend des médecines, on fortifie son sang par le sang. Or, celui dont le sang est presque épuisé trouvera difficile de le fortifier. Lorsque après avoir couru l’on est essoufflé, l’on tousse et se sent oppressé ; lorsque après un effort violent l’on se sent fébrile et à court, cela est signe d’une perte de souffle. Lorsque le visage est pâle et sans couleur, que la peau est sèche et crevassée, que les lèvres sont desséchées, le pouls faible, que les muscles sont flétris, cela est preuve d’anémie. Si ces deux types de symptômes apparaissent à l’extérieur, c’est que les racines mêmes de la vie sont affaiblies. Sans remède puissant, un malade parvenu à ce stade ne peut être sauvé. Ceux qui s’adonnent à la Voie sans succès, ceux qui cherchent à protéger leur santé mais finissent par trouver la mort, ceux-là ont du souffle, ont du sang, mais la source de ce qui produit le souffle et le sang dans leur corps est tarie, il n’en reste plus qu’un mince filet. Cela est comparable à un objet enflammé que l’on plonge dans l’eau : les flammes s’éteignent, mais la fumée ne cesse pas immédiatement ; ou à un arbre que l’on abat, et dont les tiges et les feuilles continuent de pousser : le premier produit bien de la fumée, le second produit bien des feuilles, même si ce qui est à l’origine de la fumée, ce qui est à l’origine des feuilles, n’est plus. Les hommes pensent qu’ils sont malades le jour où ils commencent à se sentir malades : c’est comme si l’on considérait son dernier souffle comme l’annonce du déclin. Ils incriminent tantôt le vent glacial, tantôt la chaleur humide, sans savoir que ni l’un ni l’autre ne peuvent atteindre un corps robuste, et que seuls les individus affaiblis et manquant de souffle, incapables de les supporter, sont atteints par leurs attaques. Illustrons cela : imaginez plusieurs personnes de même âge et de même constitution, et nourries de même façon, se rendant dans un désert. Elles y affrontent des nuits glacées, sentent la neige tomber sur elles, la glace se former à leurs pieds, sont effrayées la nuit par la bise qui casse les branches, et voient leurs postillons geler sur leurs lèvres quand ils toussent. Parmi ces personnes, seules quelques-unes seront victimes du froid, toutes ne tomberont pas malades. Ce n’est pas que le froid soit partial, c’est simplement que certaines personnes n’ont pas la résistance nécessaire. De la même façon, si tous absorbent la même nourriture et qu’un seul tombe malade, cela ne signifie pas que la nourriture est partiale dans sa nocivité. Si tous boivent dans la même coupe, les uns demeureront lucides, les autres seront ivres. Cela ne veut pas dire que la force de l’alcool varie de l’un à l’autre. S’ils affrontent ensemble la canicule, un seul peut-être mourra d’insolation, et pourtant la chaleur du ciel ne fait pas de distinction. S’ils prennent ensemble le même remède et que certains en ont la vue troublée et se sentent oppressés, ce n’est pas parce que sa toxicité préfère les uns aux autres. C’est pourquoi lorsqu’un vent violent souffle sur les forêts, les branches mortes sont les premières à casser ; lorsque de grandes vagues assaillent les falaises, les pans fissurés sont les premiers à s’écrouler ; quand le feu embrase la plaine, les herbes sèches sont les premières à s’enflammer ; lorsque paniers et bols tombent à terre, seuls les plus fragiles se cassent. Ceux qui ignorent la Voie abritent en permanence la maladie, et le vent, le froid, la chaleur ou l’humidité ne font que la révéler. Si l’on parvient à prévenir le déclin du souffle originel, à faire que le corps et l’esprit se protègent l’un l’autre, rien ne peut plus vous atteindre. Ceux qui s’adonnent à la Voie regrettent généralement de commencer trop tard, jamais d’avoir commencé trop tôt. L’homme jeune, confiant dans son âge et sa force, éprouve son corps inconsidérément. C’est alors que les cent maux prennent forme, et que son destin risque de ressembler à la rosée du matin. Si, à défaut d’une grande médecine, il se contente de prendre des herbes et des plantes, il verra une différence d’avec les hommes ordinaires, mais ne pourra faire reculer la grande limite. C’est pourquoi il est dit dans les Livres des Immortels :

     L’important, dans l’art de cultiver la vie (Yang Sheng), est d’éviter ce qui
     est dommageable.

Cette parole est essentielle. Shennong disait : « Comment parviendrez-vous à la longue vie si vous ne venez d’abord à bout des cent maux ? » Est-il rien de plus sensé que ces paroles ?
Quelqu’un demande : « Serait-ce le désir charnel que vous entendez, lorsque vous parlez de ce qui est dommageable ? »
Je réponds : « Il ne s’agit pas que de cela. Cependant, le plus important dans la quête de la longue vie est la voie du renversement des années. L’homme supérieur la connaît, et peut grâce à elle rallonger ses années et extirper la maladie. Elle permet au moins de ne pas porter atteinte à son propre corps. Celui qui apprend à renverser les années alors qu’il est encore jeune et fort, renforce son cerveau en prenant l’élixir yin et en recueillant l’eau de jade dans la longue vallée. Sans prendre de drogues, il n’en gagnera pas moins cent ou deux cents ans, mais ne deviendra pas immortel. Les Anciens comparaient celui qui n’a pas cette science à une coupe taillée dans de la glace et dans laquelle on verserait une soupe brûlante, ou bien à une lanterne faite de plumes dans laquelle on déposerait une flamme.
Par ailleurs, penser sans cesse à ce dont on est incapable est dommageable ; essayer de soulever ce que vos forces ne vous permettent pas de soulever est dommageable ; la tristesse et la mélancolie sont dommageables ; l’excès de joie est dommageable ; se laisser entraîner par ses désirs est dommageable ; s’apitoyer sur ses souffrances est dommageable ; parler et rire trop longtemps est dommageable ; manquer de régularité dans le sommeil et le repos est dommageable ; tirer à l’arc ou à l’arbalète est dommageable ; s’enivrer jusqu’à vomir est dommageable ; se coucher immédiatement après s’être rempli le ventre est dommageable ; avoir le souffle court de trop courir ou sauter est dommageable ; les cris de joie et les pleurs sont dommageables ; l’absence de commerce entre le Yin et le Yang est dommageable. Accumuler les préjudices jusqu’à l’épuisement, c’est aller à une mort précoce. Or une mort précoce n’est pas la Voie.
Ainsi celui qui cultive son principe vital ne vise pas loin en crachant, ne marche pas d’un pas rapide, ne fatigue ni son oreille ni sa vue, ne reste pas assis trop longtemps, ne reste pas couché jusqu’à être fatigué. Il se couvre avant l’arrivée des premiers froids et se découvre avant les premières chaleurs. Il n’attend pas d’être affamé pour manger, et lorsqu’il mange, le fait sans excès. Il n’attend pas d’être assoiffé pour boire, et lorsqu’il boit, boit sans excès. Manger avec excès provoque des grosseurs. Boire avec excès provoque des amas de mucosités. Il ne faut d’excès ni dans le travail ni dans le repos, il ne faut pas se lever tard, il ne faut pas transpirer trop abondamment, il ne faut pas trop dormir, il ne faut pas aller à des allures folles en voiture ou à cheval, il ne faut pas fatiguer ses yeux en scrutant le lointain, il ne faut pas manger trop de nourritures crues ou froides, il ne faut pas s’exposer au vent après avoir bu de l’alcool, il ne faut pas se laver les cheveux ni le corps trop souvent, il ne faut pas avoir d’ambitions démesurées, il ne faut pas chercher à acquérir des choses extraordinaires. En hiver, il ne faut pas rechercher une chaleur excessive, en été, il ne faut pas rechercher une trop grande fraîcheur, il ne faut pas dormir sous les étoiles, il ne faut pas se coucher les épaules découvertes, il ne faut affronter ni les grands froids, ni les grandes chaleurs, ni les grands vents, ni les grands brouillards. Il ne faut abuser d’aucune des cinq saveurs, car trop d’acidité nuit à la rate, trop d’amertume nuit aux poumons, trop d’âcreté nuit au foie, trop de sel nuit au cœur, et trop de sucre nuit aux reins. Ceci est la loi naturelle des cinq éléments. Ce qui est dommageable ne se ressent pas immédiatement : c’est à long terme que notre longévité en est affectée. C’est pourquoi celui qui prend soin de sa vie se couche et se lève aux heures dictées par les saisons, et observe toujours la règle de l’harmonie dans le travail et le repos. L’exercice lui permet de renforcer ses os et ses muscles, la respiration lui permet d’arrêter les maladies et de se prémunir des influences néfastes, les méthodes fortifiantes et dispersantes lui permettent de réguler la circulation des souffles nourriciers et défensifs. Enfin, savoir donner et prendre de manière judicieuse lui permet d’équilibrer économie et dépense, travail et repos. Il faut réprimer ses sentiments de colère, afin de ménager son souffle Yin, et ses sentiments de joie afin de renforcer son souffle Yang. Alors seulement on pourra commencer à prendre les remèdes à base de plantes pour combler ses carences, enfin l’on absorbera l’or et le cinabre pour se fixer dans l’éternité. Les principes de la longue vie se résument à cela. Mais essayez de le faire entendre à l’homme qui a décidé de donner libre cours à ses désirs, qui prétend tout savoir et tout connaître, qui ne s’intéresse pas aux choses qui lui sont étrangères, qui épuise ses passions et ses forces, bref qui ne recherche pas la longue vie, il demeurera sourd et aveugle, même si le vent hurle à ses oreilles, même si l’éclair passe devant ses yeux. C’est sans regrets qu’il voit son corps s’étioler au milieu des plaisirs, et qu’il pousse son dernier soupir entouré de soie. Comment pourrait-on l’instruire des façons de prendre soin de sa vie ? Non seulement il refuserait, mais de plus il les qualifierait d’hérésie. C’est ce que l’on appelle donner un miroir à un aveugle, ou tenter de distraire un sourd en lui jouant de la musique. »


Chapitre XXXVII

Qian possède la bienveillance (Rén) ainsi que la clarté (Míng); Kun a la bienveillance mais pas la clarté.

Les insectes, mouches et les vers rampent. Ils sont également capables de bienveillance. Ainsi leur préoccupation et leur amour augmentent quand ils nourrissent les jeunes et leur chagrin et leur peine se manifestent par leurs appels.
N'étant pas soupçonneux, il vont pénétrer dans des trous et dans des puits et entrer sans s'en rendre compte dans des pièges et des filets. Ils ont de la bienveillance, mais pas de clarté. Par suite ils courent ensemble au désastre et se précipitent dans des erreurs fatales.
Seul un sage combine la puissance et le Ciel.

[Les humains] ont utilisé le feu pour jeter de la lumière dans l'obscurité et transformer la nourriture crue. Ils ont attaché colonnes et poutres pour éviter de vivre dans des nids ou des cavernes. Ils ont sélectionné les graines à planter afin de les substituer à la brûlure des poisons. Ils ont tissé des vêtements et des habits pour ne plus être nus ou tatoués. Ils ont utilisé des bateaux et des rames pour traverser ce qui était auparavant impossible. Ils ont utilisé des boeufs et des chevaux pour cesser d'avoir à marcher en portant des choses sur leur dos. Ils ont défini des rangs et l'autorité pour éradiquer les désastres et le chaos... Ils ont établi les rites et les règles pour construire le respect des coutumes et des enseignements. Tout cela provient de la grande clarté.
La clarté est une faculté (
Cái), la bienveillance est une pratique (Xing).

En général, la clarté manque aux créatures terrestres et n'est à trouver que dans le céleste...
Baopuzi dit : La bienveillance réside dans la pratique. La pratique peut être accomplie au travers de l'effort, alors que la clarté relève de la divinité (Shén). C'est forcément une faculté accordée par le Ciel ; ce n'est pas quelque chose qu'on puisse apprendre (Xun).